Je me trouve au bord de la route, en attendant que mon amie Gaëlle passe me chercher. Dans la toile du sac, mon équipement de randonnée s’agite pendant que je resserre les sangles, la tête déjà tournée vers l’aventure. Cap vers l’est. Quelques morceaux familiers jouent à la radio, et dans le rétroviseur la ville s’efface peu à peu. Les arbres remplacent le bitume pour border la route, projetant une ombre dansante sur le pare-brise. À chaque kilomètre, on s’enfonce un peu plus dans l’inconnu. Enfin, les collines se dessinent à l’horizon, soulevant le monde comme la houle d’un océan.

Devant nous s’étend un territoire né il y a 350 millions d’années, façonné par l’impact d’un météore. Une forêt mixte y a pris racine, entretenue par la présence et le savoir-faire des peuples autochtones, et devenue aujourd’hui une région de nature brute. Il reste quand même une façon de rendre le bois encore plus grandiose : voir ses cimes dorées s’embraser aux premières lueurs du jour.

Rien n’est constant : la Nature nous force à accepter le changement.

Le paysage verdoyant s’étire sous le soleil printanier. L’air est tiède, chargé des effluves des premières fleurs et d’une touche iodée venue du Saint-Laurent. La première merveille se dévoile devant nos yeux lorsque nous arrivons au refuge isolé du Dôme à la Zec des Martres, une cabane de rondins blottie au pied d’une falaise. Les ombres s’allongent sur la vallée de sapins et d’épinettes à mesure que le soleil poursuit sa course vers l’horizon.

La Nature n’offre ni opinion, ni jugement. Qu’une écoute absolue dans sa tranquillité.

On coupe le moteur pour s’imprégner du silence des alentours. Une solitude infinie, que l’on ne trouve plus que dans les régions éloignées. Nous laissons tous nos sens s’ouvrir à ce panorama silencieux, cette forêt boréale qui soudainement nous semble immensurable. C’est la veille de notre exploration.

Un parfum âcre nous prend au nez. Le chalet semble témoin d’un passé maintenant révolu. L’odeur, associée à l’étrangeté de l’endroit, nous plonge dans une mélancolie teintée de nostalgie.

On soupe en silence, savourant le calme des lieux, et l’on se prépare pour les sentiers baignés de lune, juste avant l’aurore.

La nuit est courte, et notre sommeil léger. Puis vient l’heure de se lever et de sortir dans la pénombre de la forêt charlevoisienne pour surprendre l’aube en haut. Il est trop tôt pour que les fauvettes n’inondent le matin de leurs chants. Les bois semblent encore figés par la nuit; nos pas résonnent dans le silence. À travers la voûte des arbres, le pâle rayon des étoiles éclaire discrètement le chemin.

Gaëlle et moi parlons peu, bercées par le murmure des feuilles sous la brise matinale. On ne fait que traverser leur domaine, et elles semblent nous jauger du regard, penchées au-dessus du sentier. Nous écoutons le vent pendant que nos pas frôlent le sol, guidées par le faisceau de nos lampes frontales, timide lumière dans la nuit qui s’efface.

La lumière ne peut exister que dans l’obscurité, des reflets devinés dans l’ombre.

À mesure que nous gagnons de l’altitude, l’obscurité pâlit, glissant peu à peu vers l’aube. La forêt s’ouvre soudain devant nous, l’horizon apparaît : une succession de collines aux ondulations infinies.

En haut, le soleil franchit les hauteurs. Nous restons là, immobiles, à regarder le monde s’éveiller. La splendeur dorée de l’aube embrase la vallée en contrebas. Gaëlle et moi nous tournons l’une vers l’autre, un pâle sourire aux lèvres. Les mots sont superflus; il ne faut parfois qu’un moment comme celui-ci, suspendu dans les feux de l’aurore.

Au loin, la lumière fait miroiter la surface d’un lac telle une poignée de diamants, comme une invitation à s’immerger dans ses eaux cristallines. Nous redescendons la montagne jusqu’à lui. Peu après, nous voilà sur la berge. Un vent doux caresse les flots. Dans la fraîcheur du matin, nous plongeons dans l’eau glaciale, et le froid nous coupe le souffle. Un moment sous la surface sombre, et nous émergeons dans une vallée désormais éveillée. Les oiseaux chantent, les arbres continuent d’on doyer sous la brise tiède du jour. Les premiers rayons de soleil filtrent à travers la forêt et baignent le paysage d’une lumière dorée.

La ville ne fait que nous éloigner de la nature. C’est pour cela qu’on y revient; pour sentir l’eau froide sur notre visage – et se souvenir d’où l’on vient.

Transies mais revigorées, nous laissons le soleil nous réchauffer pendant que nos vêtements sèchent sur nos épaules. La forêt s’anime, et nos rires s’ajoutent à ce bruissement discret. Nous parlons de tout et de rien, comme on le fait seulement lorsqu’on s’éloigne enfin du tumulte des temps modernes.

Sur le chemin du retour, nous repensons à cette brève incursion dans la solitude sauvage. Éphémère, certes – mais suffisante pour se rappeler pourquoi il faut parfois s’éloigner de la ville. Loin du voile gris de ces cathédrales de béton qui finissent par engourdir les sens. Car ce que l’artifice ne pourra jamais offrir, la nature, elle, le rappelle sans cesse : c’est ici que la vie prend tout son sens.